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28 septembre 2008 7 28 /09 /septembre /2008 17:16
Vous aurez peut-être remarqué, ami lecteur, qu'une bataille décisive est en train d'être gagnée en France par les forces du Progrès et du Bien pour le plus grand bien de l'Humanité dans son ensemble. L'adversaire? La canaille musulmane? Non, pas vraiment. Je laisse à l'inénarrable Philippe de Villiers le soin de raser de force les supposés imams sanguinaires et troglodytes de  la banlieue parisienne.
Non, je parle du tabac, l'infâme corrupteur du poumon, l'esclavagiste des volonté, le fléau de la Sécurité Sociale et la bénédiction des finances publiques.
En effet, depuis quelques mois, la fumée délétère et carbonique a définitivement quitté les bars et restaurants de France et de Navarre au grand détriment des fumeurs de choc, déçus, furieux pour certains, de se voir ravie cette merveilleuse opportunité de partager leur cancer avec tous leurs amis (car les bars enfumés, c'étaient, avant tout, ne l'oublions pas, un grand moment de convivialité).

De fait, reste une question : sachant qu'un fumeur

1) se pourrit la santé.
2) emmerde ses voisins.
3) se fait mal à la gorge quand il commence à fumer.
4) Reconnaît souvent que le tabac n'a pas bon goût.
5) Admet volontiers que l'odeur du tabac froid est au sens olfactif ce que le sushi aux oeufs d'oursin est au goût et au toucher.
6) Dépense un argent fou pour assouvir son vice.
7) Est responsable du trou dans la couche d'ozone.
8) Est à l'origine de la crise économique actuelle.
9) Va provoquer la future extinction du Soleil. (ces trois derniers points ne faisant pas encore l'unanimité dans la communauté scientifique, malgré l'excellent rapport du professeur O. Peterski Tabacco and astro-geodetic, or why the smokers will destroy the sun with an ethership, MIS publications, 2009),

et étant entendu que

10) le haschisch du Maroc est meilleur contre le stress que le tabac de mon voisin mais moins efficace que la tisane de mon oncle,

alors, comment expliquer qu'il y ait encore des gens pour fumer?

C'est très simple, il existe une seule raison, suffisamment puissante pour surpasser les 10 points susmentionnés : la beauté du geste, le style, la classe.


Et cela, il est possible de l'imputer en grande partie au cinéma et à divers fictions qui ont immortalisé le tabac comme l'accessoire indispensable du gars "cool", "classe", "qui en jette", "qu'est tatoué" ou "qu'a une voix chaude et caressante digne de Tom Waits ou de Leonard Cohen en fin de carrière". Mais le tabac est protéiforme et ses divers déclinaisons ont chacune leurs significations, que nous allons nous évertuer à expliquer ici.


Commençons par le commencement, par l'époque où l'Occident éprouvait encore ce délicieux vertige de pouvoir se consacrer uniquement aux déchirements internes, à la guerre contre l'infidèle et aux petites joies de la vie courtisane.
De cette époque, nous n'avons gardé que deux grandes représentations : le noble et le marin (la populace, qui devait représenter 90% de la population, n'intéressant guère les citoyens urbains et remplis d'idées d'aventures que nous sommes devenus, à l'exception des cinéaste français qui aiment tout particulièrement récolter les subventions régionales en faisant de vastes épopées consacrées à ces braves paysans de l'Aveyron du XVIème siècle qui manient la fourche et la vielle à roue avec force rires et costumes d'époque).
Hasard? le noble et le marin constituent les deux grands consommateurs de tabac d'alors. Le tabac se fumait, se buvait, se chiquait, se prisait, mais, sans doute parce que ça parait répugnant (déjà que le café froid n'est pas aimé de tout le monde, alors le tabac liquide froid...), on se souvient surtout du tabac d'antan sous la forme de la chique, du brûle-gueule ou de la prise.


En effet, l'aristocrate raffiné et distingué sait apprécier les hautes vertus de la plante à petite dose, en se l'injectant dans une narine d'un geste sûr et rapide qui n'est pas sans évoqué Uma Thurman dans l'un de ses plus grands rôles. Prise égale donc raffinement et courtoisie, comme l'explique si bien Sganarelle dans la première scène du Dom Juan de Molière
A l'inverse, le brûle-gueule, petite pipe portée au plus près de la bouche est l'apanage du vieux loup de mer, celui qui a perdu un bras, une jambe et oeil mais dont l'expérience, la finauderie, la barbe blanche appartenant à la vieillesse empreinte de sagesse et le tatouage en forme d'ancre ornant son épaule compensent largement ces légers handicaps physiques. Bref, le brûle-gueule, c'est l'apanage du quartier-maître, de celui à qui on la fait pas, celui qui raconte aux petits mousses du navire comment, en plein Cap-Horn, il a occis dix gardes de la Royal avec un pistolet déchargé et une écharde de 20 centimètre qui était venue se planter dans son bras valide.


Pour la chique, c'est un peu pareil mais en étant plus ouvert dans la composition sociale et historique de ses utilisateurs : autant on imagine peu une prise de tabac allant dans un autre nez que celui d'un aristocrate distingué du XVIIème siècle, autant le brûle-gueule est tout de suite associé au vétéran pirate qui a forcé le respect de ceux qui le connaissent pour avoir atteint l'âge canonique de 45 ans dont dix passés sous le commandement des plus grands forbans des mers du Sud (lesquels, dès qu'ils accédaient à ce titre si convoité, voyaient systématiquement leur espérance de vie être drastiquement ramenée à quatre ou cinq ans, guère plus, quelque soit leur état de santé, leur antécédent génétique et leur consommation de produits dangereux pour la santé), autant la chique a transcendé les époques pour être aussi à sa place entre les molaires d'un vieux matelot de 27 ans qu'entre celles d'un cow-boy sali par la route ou d'un mineur noir comme la suie.


De fait, la chique est dans les représentations les plus courantes la marque d'un certain milieu social qui n'est pas sans aller avec une attitude de rébellion quasi-ouverte vis-à-vis de l'ordre en place, un peu comme le chewing-gum de nos jours.
La terreur des salles de classe qui mâche avec insistance un chewing-gum d'un air rogue et provocateur au sus et à la barbe de son professeur, de l'air de dire "Eh ouai, j'mâche un chewing-gum, ça te fout les boule hein, mais kekske tu vas faire? Me mettre une heure de colle p't'être?"  n'est en fait que la transposition moderne de Bobby le bouvier qui, fièrement accoudé au comptoir du saloon, jouxtant volontairement le panneau "interdit de chiquer" , les yeux arrogants et moqueurs plantés dans ceux du shérif Sheridan, arborant fièrement ses attributs virils (je parle évidemment de ses deux Remington modèle 1858), rumine ostensiblement une grosse chique noirâtre avant d'en cracher un bout épais au pied de l'impuissant représentant de l'ordre, de l'air de dire "Eh ouais, je chique, et qu'est-ce que tu vas faire, porteur d'étoile, me mettre en prison peut-être?".


Notons que l'issu d'une telle confrontation ne dépend que du rôle endossé par John Wayne :
s'il joue Bobby le Bouvier, le shérif Sheridan, intimidé par tant de prestance rebelle, n'aura d'autre choix que de rentrer chez lui noyer son chagrin dans une bouteille de Whisky et demander sa mutation pour une ville à blanc-bec où ne passe jamais aucun bouvier.
S'il joue le shérif Sheridan, il soutiendra le regard de Bobby le Bouvier, caressera son fidèle fusil à canon scié et dira au contrevenant ,de cette voix si pleine de fermeté viril et calme qui a fait sa légende : "Bon allez bobby, je crois que t'as assez chiqué, rentre dormir maintenant, je m'en voudrais de t'envoyer au cimetière pour une bêtise pareille.".
Si le film est réalisé par Robert Rodriguez, alors le pianiste de l'établissement joué par Tarantino, qui discutait jusque là tranquillement avec une danseuse unijambiste de la meilleure façon de cuisiner une omelette aux cactus, se met en tête de vouloir dévaliser le saloon et sort deux fusils à pompe de son instrument de musique tandis que le shérif Sheridan dégaine son arme à la vitesse de l'éclair et envoie chique et molaires de Bobby le Bouvier décorer le miroir du bar avant d'être lui-même victime du pianiste-gangster qui finit abattu par le coupe-chou du maître shaolin Fu-Weng, grand ami de Bobby le Bouvier qui passait par là et croyait le Tarantino-pianiste responsable de la mort de ce dernier.
De même, si le professeur est joué par Lino Ventura, on peut être sûr que l'élève se verra administrer la ferme correction qu'il mérite, mais si c'est Paul Newman (paix à son âme, à lui qui vient de nous quitter) qui immortalise l'élève, on peut être sûr de l'impunité du délinquant, à moins que le rôle de proviseur n'échoie à Clint Eastwood, auquel cas on ne peut plus répondre de rien ni être sûr de quoique ce soit à part que l'on dévie gravement du sujet de base.


Je traiterai ultérieurement de la symbolique de la cigarette, de la pipe et autres narguilés.





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Published by Ten-Retni
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commentaires

Lohmdesbois 03/01/2009 17:12

Ma première apparition sur ce site pour dire que tant le style de l'écriture que les thèmes abordés mon séduit, je vais donc tenter d'être assidu...

Ten-Retni 08/01/2009 19:56


Ma foi, je vais tenter de mon côté d'être à la hauteur de cette assiduité. Et qu'on n'hésite pas à commenter, cajôlez-moi, flattez-moi, insultez-moi, je prend tout (enfin, pour les insultes, faut
pas en abuser non plus).


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