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9 octobre 2013 3 09 /10 /octobre /2013 00:03

Enfin : voici l'avant-dernier chapitre de ce journal autofictif de la Suède, dont vous pouvez trouver les épisodes précédents ici.

 

 

 

 

 

 

Soirée (3ème partie) :

 

Tout cela était bel et bien bon, mais il n'était que minuit à peine et, de toute évidence, le bar commençait à se vider. Pour preuve, les quelques jeunes filles que nous abordâmes de notre plus bel accent déclarèrent qu'elles devaient rentrer se coucher " parce qu'il se faisait tard ". Quelle tristesse pour le fier mâle latin que n'effraient pas les nuits les plus blanches de se trouver dans ces tristes contrées où les gens dînent à 18h et se couchent à 23h !

Désabusés par le manque d'ambiance de ce bar décidément trop mainstream, nous sortîmes prendre l'air et chercher les vrais lieux de la vie nocturne stockholmoise. Alors que je devisai avec érudition des vertus de l'édition pc de Diablo I par rapport à son adaptation pour playstation, Bilow nous égara dans les rues de la capitale. Comme je ne manquai pas de lui en faire le bienveillant reproche, il répliqua, fidèle à lui-même : « S'égarer, c'est avoir déjà trouvé la Voie. »

A ces mots, un jeune homme qui nous devançait de quelques mètres se retourna pour nous demander :

— Lao Tseu ?

— French ! Nice to meet you, répondit Bilow en lui tendant la main.

Sans que nous sachions exactement pourquoi (sans doute l'alcool, ou le snus, ou les deux), notre interlocuteur éclata de rire en nous serrant la main, puis nous proposa de le suivre avec ses amis (un autre homme et deux blondes) dans une boîte de métal située non loin. Nous acceptâmes. Il apparut rapidement que les deux blondes étaient en couple avec les deux hommes, mais, comme le dit si souvent Medulli avec cette originalité folle, cette générosité spontanée qui le caractérise : « Bah, nous ne sommes pas jaloux ! »

 

***

 

0h30 : La boîte de métal où nous descendons nous offre un bel aperçu de la vie nocturne suédoise et des différences avec la France. La soirée commence à peine à notre arrivée ; la sono diffuse le dernier tube du moment de la scène heavy metal ; la décoration, sobre, repose sur quelques affiches noires et rouges d'un groupe local nommé "TrollHunter" (la connaissance du Früchtüfrüh de Medulli nous permet d'apprendre que cela veut dire "Chasseur de Trolls" en Français).

Outre les barbes, les tatouages et les piercings (auxquels, blasés, nous ne faisons même plus attention), le milieu se caractérise par son hétérogénéité : de grands trentenaires ou quadragénaires aux cheveux longs et gras, arborant nonchalamment sur leur bide à bière des T-shirt de Black Sabbath, discutent avec des jeunes filles en chemisette-tailleurs blanc et noir, à côté de garçons de 25 ans à peine en costards et cheveux laqués, qui dansent avec des gothiques de quarante ans ou des midinettes en pull-over informes.

Parfaitement à l'aise dans cet ensemble informel, nous nous la jouons à la coule, adossés au comptoir avec une bière locale frappée à l'effigie d'un renne. Depuis cet observatoire, je mate les filles pose mon regard aiguisé d'anthropologue averti sur la faune local ; Medulli tape la discute avec un type fin saoûl qui essaie de lui envoyer des pailles dans l'oeil ; Bilow reluque le blouson "Hell Angels - Stockholm" d'un blond aux cheveux filasses posé deux mètres derrière nous. 

Après ce petit échauffement, nous décidons de nous aventurer sur la piste de danse pour shåker nös bödys selon la formule typique Früchtüfrüh que nous transmet Medulli. L'alcool et la musique aidant, nous nous déhanchons avec grâce au milieu des Suédois ébahis. Sans leur réserve toute protestante, ils se seraient évidemment arrêtés pour admirer notre aisance méridionale, notre prestance naturelle gorgée de soleil, notre sens du rythme appris au biberon du flamenco. Mais on se défaît pas facilement de siècles d'éducation austère ! Pudiques, ils continuent de remuer en faisant comme s'ils ne nous avaient pas vus. Touristes grands seigneurs, soucieux de ne pas heurter cette culture différente mais hospitalière, nous nous retenons de séduire toutes leurs femmes. 

Un peu plus tard dans la soirée, nous ne comptons plus les morceaux qui s'enchaînent ni les bières. Transpirant et heureux, nous participons à la grande messe collective d'ouverture des chakras métalleux : quand retentissent les premières notes de Over the Hill and Far Away — le tube de l'été catégorie vintage  la foule entre en transe, le bar n'est plus que saut, pogo, frénétiques danses pendant lesquelles sont reprises en choeur les paroles qui montent vers la fumée du lieu, au milieu des vapeurs de bières et des mains levées formant le signe des cornes : émouvante offrande aux divinités de la fête, que Bilow commente avec son habituel sens de la formule en hurlant à mon oreille pour se faire entendre : « C'EST TROP DE LA BALLE CETTE BOITE ! »

 

***

 

 

Note de Bilow :

 

Sacré soirée. Y'a pas à dire : ils passaient de la bonne zik. Pas le dernier cri, mais pas besoin : le vieux métal, y'a que ça de vrai. C'était une boîte vraiment...comment dire ? Pas mal ? Ouais, pas mal, clairement. Ambiance foutraque, esprit d'alcool et de rock, avec de la gonzesse qui se décollte et des mecs pas prise de tête, que demander de plus ? Belle blouze que le cuir du motard. C'est fou ça, d'ailleurs, cette liberté : dans quelle boite en France on verra des bikers taper le carton à côté de cadres en assurance ? On se sent en confiance ici. L'avantage de l'étranger, c'est qu'on n'hésite pas à se lâcher. Aucun complexe pour la danse : on y va, on se déchaîne, on n'y pense pas. Faut avouer que... je ne sais pas trop ce qu'ils ont mis dans leur vodka, mais c'est pas de la turbine d'adolechiard. J'ai senti ma tête qui s'est mise à cogner, boom boom : quand Gary Moore a commencé à gueuler sa chanson, y'a eu comme une vague où j'ai plongé, décérébrécélébration générale de la nuit où j'suis allé me mêler à la foule, les filles à droite, à gauche, des piercings, partout, des barbes et des nibards, communion qui jouaille joli mais, dommage ! manque poil de dérapage quoique, je dis ça mais c'est que, pour poli que c'est, ça gueulante joyeux et valdingue comme ça va ! Allez... la boucle Bilow ! laisse monter la musique et bouge et remue dissolution de la conscience tête qui valse, et qui oscille mains over levés the hill s'agitent, les pieds, les pieds qui tressautent et far et way ! et tout le corps qui bondit, mains levés over... the hill ! levés en rythme, over / the hill... andfaraway  !

 

...Brusque moment de lucidité. Au milieu de ce chaos ambiant, dans le renfoncement d'une pièce annexe, je remarque une jeune femme assise, seule, devant son verre presque vide.

 

Seule. Salement seule. ça se voit d'évidence, ça se crie dans toute sa posture, son mutisme. A craindre que ça en devienne limite contagieux. J'ai ressenti son frisson m'hérisser le poil rien qu'à la voir.

 

Qu'est-ce qui a bien pu pousser quelqu'un à aller frotter, comme un bouton qu'on gratte, sa solitude contre les joies bruyantes de la jeunesse en meute ? Attendrait-elle un rencard dont chaque minute de retard rend la venue de plus en plus improbable ? Espére-t-elle se faire inviter ? Peut-être les deux. En tout cas, la dernière hypothèse, au moins. Hypothèse désespérée peut-être, mais la minimale. Hasardeux pari, très moche. Imposer un ultimatum à la solitude, la défier et sortir pour lui dire qu'on est plus fort qu'elle, et qu'on va bien trouver quelqu'un, là, dehors, pour la planter et faire fondre sa sale gueule de glace : très, très mauvaise idée. La pire. Au milieu de gens qui sont pas du genre poteaux où s'appuyer, on ne trouve pas grand chose hormis du vide. Et la solitude vient vous tirer sa plus jolie grimace, alors. 

Qu'est-ce qui a bien pu pousser cette fille à s'asseoir sur cette table isolée dans un coin de cette boîte de nuit payante pour ne rien faire, rien dire, rien danser ni gueuler alors que tous les autres font la fête

 

« Eh, Bilow, ramène-toi, y'a deux filles qui nous ont regardé en souriant, elles sont dans la pièce d'à côté, et ils passent du Alestorm. Viens, on est des pirates ! » Medulli me tend une bière avant de m'entraîner dans la salle d'à côté.

 

On a bien crié du Alestorm comme des putois ; on n'a pas serré les deux belettes ; je n'ai jamais su quelle était l'histoire de cette fille.

 

***

 

Quelle soirée ! Nous voilà dehors, dans la nuit vivifiante de Stockholm à 4h du matin. Bilow est un peu déçu : non seulement il n'est pas parvenu à chopper le cuir du Hell Angels, mais il n'a même pas réussi à déclencher une bonne bagarre. Et il n'a pas pu non plus se saoûler assez pour sombrer dans l'inconscience. C'est que Bilow est notre guide à tous. Bilow n'est pas un touriste : c'est un chaman en voyage initiatique. Les bars, les boites, l'alcools, tout cela ne sont que des expédients pour lui, de vulgaires moyens et non le but. Homme insensé, homme crédule qui croirait ne voir dans nos expériences vespérales que de la fête insouciante ! La musique et l'alcool, et les filles et les danses (« Et les ancres ! » ajoute Medulli dans un rot avant de se faire rabrouer), tout cela, nous explique Bilow tandis que nous avançons en titubant du chef sur la chaussée déserte de la ville, c'est le moyen d'accéder au Supra-Soi. De se découvrir vraiment, d'explorer le monde infini de ses chemins internes, les Milles Voies de sa Conscience et de l"Univers.

Que dire après cela ? Nous cheminons de conserve, taiseux, méditant intensément la profondeur de ces paroles ; il fait presque bon ; les arbres déploient leurs dernières feuilles d'automne au dessus des réverbères ; il n'y a personne à travers les rues obscures et, dans le religieux silence de la nuit, Medulli soudain commence à entonner — rapidement rejoint par Bilow et moi — le début vibrant quoiqu'imbibé de : Fear of the Dark.

 

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Published by Ten-Retni - dans Carnet de voyage
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