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9 mars 2012 5 09 /03 /mars /2012 00:11

   Tout commença lorsque le ministre de l'intérieur Henri-Claude Guenon lança une bombe médiatique dans le lac, jusque là paisible1, de la pré-campagne présidentielle.

   Il faut préciser qu'à cette époque, la République était troublée par des relations difficiles avec l'Eglise Catholique en particulier et la religion chrétienne en général (les excommunications massives d'instituteurs refusant d'enseigner le créationnisme faisaient encore frémir toutes les moustaches républicaines, et nombre de messes était toujours célébrée au nom des martyrs de la foi, ceux-là même qui avaient été jetés en prison pour s'être opposés à la soldatesque venue retirer les cloches des églises2). Les propos du ministre firent rejaillir en une éclatante lumière toutes les vieilles peurs, les fantasmes cachés, les rancunes tenaces, toutes les haines jusque là dissimulées sous le masque bonhomme de la tolérance et du pardon. Pendant des semaines, ce ne fut plus, dans le pays entier, qu'un déchaînement de protestations, de pamphlets, de débats, d'insultes, d'arguments sans fondements et de contre-arguments sans raisons.


    Quel était donc le fond de l'affaire ? (me demandera, non sans curiosité ni pertinence, le lecteur averti). Le voici : Guenon visait dans son discours le charmant petit village de Troleaux-L'eau, 9786 habitants, sis au fin fond de l'Ardeyzon, qui jouissait d'une prospérité provocante en ces temps de crise économique grâce à son nombre record de miracles homologués et à ses nombreuses sources dont les eaux – jugées en grande partie responsables desdits miracles - étaient exportées dans tous le pays et même au-delà. Le Ministre affirmait que ces eaux (bues d'une façon ou d'une autre par un nombre non négligeable et même très important de ses concitoyens) étaient bénies à l'insu de tous ou presque selon les dogmes du rite catholique romain. Il rajoutait avoir de bonnes raisons de penser que les sources de Troleaux-L'eau n'étaient pas les seules affectées et que, de fait, ce pouvait être la plus grande part de l'eau consommée sur le territoire qui se trouvait ainsi bénite. Les autorités religieuses crièrent aussitôt à la persécution et le candidat d'opposition s'empressa de condamner avec véhémence un tel discours3. La Présidente du Conseil, Nadja Ibn Assan, commença par se désolidariser de son ministre puis, quelques jours et une réunion de campagne plus tard, revint sur cette position pour le gratifier d'un appui indéfectible, allant même jusqu'à dire (commettant au passage un jeu de mot resté fameux) : "Ce problème de l'eau bénite est la première source de préoccupation des Franciens."


    Les historiens considèrent que c'est véritablement à ce moment que débuta la "Querelle de Troleaux-L'eau". Le Saint Père fulmina une bulle4 rappelant le caractère sacré et inoffensif de la bénédiction de l'eau. Les évangélistes qui, eux, n'étaient pas franchement concernés mais craignaient qu'après l'eau bénite, ce soit leur baptême dans les rivières – d'une propreté parfois douteuse, il était vrai - qui fussent pris pour cible, se joignirent préventivement aux efforts de leurs cousins catholiques dans une grande alliance oecuménique. Les laïcs de combat, qui ne se souvenaient que trop bien des comploteries jésuites et des machinations vendéennes, se demandèrent avec une naïveté feinte pourquoi ce devait être aux non-croyants de se plier à des superstitions dépassées et irrationnelles. Pourquoi – questionnaient-ils ensuite - n'était-ce pas plutôt aux catholiques de se soumettre enfin à l'ordre républicain, en gardant leur bénédiction pour la mare de leur jardin ? Des esprits chagrins accusèrent bien vite Guenon et Ibn Assan de jouer les démagogues et de semer la zizanie pour mieux récolter les bulletins de vote. Les intéressés s'indignèrent de pareilles suppositions et, soucieux d'élever le débat, les membres du gouvernement affinèrent leur propos : le véritable danger de la bénédiction de l'eau était d'ordre hygiénique. En effet, il était à craindre que les curés, en agitant sans retenue leurs mains sales au-dessus du vital fluide, en mêlant par leur prière leurs postillons à l'immaculé liquide, ne vinssent à souiller des eaux destinées à la boisson du plus grand nombre et notamment – on ne devait pas l'oublier trop vite rappelaient les conseillers présidentiels - des jeunes enfants.

     L'argument fit réfléchir. Rapidement, des personnes soucieuses de compromis en vinrent à proposer des solutions : pourquoi les curés ne porteraient-ils pas des masques hygiéniques et des gants stériles avant de procéder aux bénédictions ? Pourquoi le rituel ne serait-il pas organisé avant le passage de l'eau dans les stations d'épuration au chlore ? La dispute froissa les pages des journaux pendant quelques jours encore, avant de lasser l'opinion en dépit des efforts presque désespérés faits par Guenon pour entretenir le débat (songeons à ses paroles à l'emporte-pièce sur le poisson dans les cantines le vendredi midi ou sur la présence d'hostie cachée dans toutes les boulangeries franciennes). Enfin, la Présidente et ses conseillers finirent par s'effacer derrière une proposition placée sous les auspices de la retenue et de la discussion : une commission parlementaire devait être formée pour réfléchir à la question et aux différentes possibilités qui s'offraient. Parmi elles, le gouvernement ne cachait pas sa préférence pour une mesure forte et claire : suggérer aux marchands d'eau d'apposer sur leurs bouteilles la mention "Vraie Eau Bénite de Troleaux-L'eau"5.


     La polémique avait duré quasiment un mois, pendant lequel l'Assemblée avait voté, entre autre chose, un renforcement du fichage de l'ensemble de la population et abandonné une proposition de loi portant sur la tracabilité des aliments dans la restauration.

     Un an après cette pré-campagne parut une étude faite au moment de la polémique. Elle révélait que les eaux de sources aussi bien que celles du robinet étaient contaminées par de nombreux pesticides, dont les seuils légaux avaient été drastiquement relevés sous le gouvernement de Nadja Ibn Assan et de ses ministres.

 

 

1 La scène politique était tout au plus émaillée des déclarations consensuelles et – donc – contradictoire du principal candidat d'opposition, ainsi que de quelques remarques sur les liens d'amitié existant entre un sénateur-maire-milliardaire-marchand d'arme et le candidat des ouvriers, des pauvres, des sans-classes, des oubliés, pourfendeur des injustice et du Grand Capital.

 

2Symboles religieux trop ostentatoirs - le passant ne pouvait guère échapper à leur vue – et musicalement agressifs, les cloches de toutes les bâtiments religieux avaient du être soit retirées, soit immobilisées et cachées à la vue par des moyens adéquats (typiquement: un drap noir).

 

3"J'appelle les ministres à la retenue que leur impose leur devoir dans l'exercice de leur fonction."

 

4Sobrement intitulée : De Aqua.

5Quelques critiques ne purent s'empêcher de faire remarquer que les marchands d'eau, soucieux d'attirer le chaland catholique, n'avait pas attendu le gouvernement pour le faire.

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Published by Ten-Retni
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l'elfe 12/03/2012 07:25

Hé mais j'y pense, quand l'eau s'évapore, elle est plus bénite? Parce que si l'eau continue à être bénite quand elle change d'état (liquide solide ou gazeux), en toute logique on devrait arriver à
un moment donné où toute l'eau de la planète aura été bénite.

On est dans la merde, les gars.

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