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27 janvier 2014 1 27 /01 /janvier /2014 22:15

Parce que toutes les bonnes choses ont une fin, voici le dernier chapitre du Journal de Suède, dont vous pouvez trouver les épisodes précédents ici (faites défiler vers le bas pour accéder aux autres chapitres).

 

 

 

 

En revenant de nos pérégrinations nocturnes, je montai me coucher en laissant mes deux compères brûler, devant la porte, d'oblongues offrandes (cubaines) aux noirs dieux du tabac.

Montée des escaliers, traversée d'un couloir vide, retrouvailles avec mon étroit lit superposé.

Je tentais de trouver le sommeil sur mon matelas nu lorsque l'un des Australiens rentra dans la chambre accompagné d'une jeune fille. Croyant sans doute que tous les autres occupants de la chambrée dormaient déjà à poings fermés, Roméo et Juliette s'employèrent à copuler avec allégresse sur le matelas de monsieur. Ne dormant pas, mais poings serrés, la tête enfoui dans le tas de vêtement qui me servait d'oreiller, j'invoquai tous les noms de Junon pour foudroyer l'indélicat d'une éjaculation précoce bien sentie. Je ne sus jamais si cela devait marcher car heureusement — la survenue bruyante de Medulli et Bilow mit un terme aux expériences sexuelles du lit d'à côté, les tourtereaux d'un soir se figeant en une masse de draps calmes et pudiques.

C'est ainsi que s'acheva notre séjour à Stockholm : en même temps que le week-end prenait fin, la reprise des cours de Medulli nous rappelait à Göteborg où, du reste, résidaient nos derniers espoirs d'attraper un troll.
Nous partîmes à l'aube ou presque ; le soleil n'était qu'à son zénith, à peine caché par quelques passages nuageux ; nous adressâmes à la capitale de Suède nos solennels adieux. 

 


 

A peine étions-nous arrivés que Medulli se fit saisir au collet par une structure fractalienne du milieu interstellaire qui passait par là. Bons amis, soucieux de la réussite de ses partiels, Bilow et moi le laissâmes se débrouiller. Après tout, il disposait de café et de ses écouteurs : autant dire qu'il ne risquait pas grand chose. Et puis... nous avions une mission ! Capturer un troll pour le ramener en France. On nous apprit que les trolls des forêts (trololi silvarum) aimaient à se promener sur les collines de Göteborg.

A ce propos, un mot sur la configuration de la ville : elle sinue dans les presqu'îles, les combes et les vallées, évitant soigneusement les collines et les rocs. Parfois, quelques immeubles se dressent sur des pentes, mais non sans avoir laissé de généreuses portions d'arbres entre chacun d'entre eux. Ah, on sent qu'ils ont de la place ! En bons parisiens, nous nous désolâmes de tous ces beaux et profitables et constructibles hectares gâchés par la verdure. Sans parler de toute cette eau qui borde la ville ! Alors que l'on pourrait en faire des polders.... C'est qu'il y en aurait, des couronnes sonnantes et trébuchantes à se faire, pour des hommes d'ambitions qui aurait l'idée et les moyens de marier la demande en logement de la capitale française avec l'espace disponible de la deuxième ville suédoise.

Arpentant les petits chemins pleins de charmes, de chênes et de sapins du jardin botanique municipal, cotoyant les joyeux écureuils, les farouches cerfs, les chevaux majestueux et les facétieux phoques, entendant retentir les brâmes du renne et les trilles des oiseaux, respirant sans cesse les fragrances grisantes des roses et les entêtants fumets des boucs, nous nous efforcions de calculer combien un tel terrain pourrait rapporter si l'on y mettait des barres d'immeubles de mettons 6 petits étages (esthètes, nous ne voulions pas gâcher le paysage). Bilow, qui n'est pas le dernier des manches lorsqu'il s'agit de faire danser les chiffres, finit par conclure : "Un sacré paquet".

Un tel chiffre me laissa rêveur.

Mais il fallut nous rendre à l'évidence : nul troll ne rôdait le long de ces sylvestres sentiers. Nous en cherchâmes dans d'autres bois, à côté d'un parking en construction, sans rencontrer plus de succès et c'est dépité que nous rejoignîmes Medulli dans la cafette de Chalmers pour prendre un café de 5 h.


 


DSCF0788

Le triomphe de la Spéculation Immobilière

(tableau allégorique, E. Medullow, XXIème siècle, huile sur toile, collection Sabord)


 

Le café suédois a la particularité d'être le produit d'une opération quasi-alchimique, que l'on pourrait résumer à la recette suivante :


Pour une grande tasse, mettez :

- 20 cL de lait,

- 3 morceaux de sucres brun,

- 2 cuillières à café de cacao,

- 1 cuillère à café de cannelle,

- 1 bonne dose de chantilly et,

S'il vous reste de la place,

Versez un soupçon de café.


D'aucun ferait remonter l'origine de cette recette au fameux Bernadotte, ex-général de Napoléon, fondateur de l'actuelle dynastie royale de Suède qui, en arrivant dans ce nordique pays, aurait goûté leur café.

Pur.

Une fusillade de trois torrefacteurs et de deux baristas plus tard, incapable d'inculquer aux survivants l'art de faire un bon café, confronté à l'embargo sur les barista imposé par son ancien maître l'empereur de France et d'Italie, sombrant dans une semi-dépression nerveuse, la légende veut que Jean-Baptiste Bernadotte, roi Charles XIV Jean de Suède, se soit finalement résolu à inventer cette fameuse recette du café suédois pour pouvoir continuer à prendre sa dose quotidienne de caféine, non s'en sentir jusqu'à la fin de sa vie quelque peu diminué (on lui attribue d'ailleurs cette phrase : "Ah ! Si j'avais eu du vrai café, que la Finlande eût tremblé !").

 

Reremplissant nos tasses de ce breuvage typique, nous discutâmes bien au chaud, jusqu'à ce que le soir tombe et que les serveurs nous fassent comprendre qu'il était temps de partir. Medulli nous offrit d'aller chez lui profiter d'un ultima sauna.


 

DSCF0860

Bernadotte renonçant à la Finlande
( Tableau allégorique, Anonyme, XIXème siècle, huile sur toile, collection Sabord)

 


Ah ! Le sauna ! Ultime progrès de la civilisation suédoise !

Grande source d'admiration pour Bilow et moi, Medulli dipose en effet d'un sauna dans son immeuble, à l'étage supérieur au sien. Après le dîner et une rapide douche, nous nous retrouvâmes donc à nous déshydrater dans la petite pièce de bois nu, installés contre les murs, détendus, discutant dans l'obscurité de choses et d'autres.


Chaleur pregnante,

Chaleur bienvenue,

Décrassant la peau, détendant les muscles, purifiant le corps de toute la journée et même de celles d'avant, dissipant les soucis, levant le poids des tracas quotidiens et de la fatigue accumulée.

 

La température monte à 80°C ; après dix minutes à ce régime, nous faisons peau neuve et nous retrouvons avec la respiration sifflante, les muqueuses brûlantes, obligés d'aspirer l'air par un lent sifflement de nos lèvres serrées. Ah ! Bienfaisant sauna !


Quand il devint évident que chaque seconde passé dans l'étuve nous rapprochait dangereusement de l'état du homard de restaurant, nous sortîmes nous rafraîchir sur le toit de l'immeuble auquel on accèda par une porte voisine. Là, nos corps fumant dans la nuit, nous nous assîmes sur un banc pour contempler la ville et les collines voisines, une bière à la main et cigare au bec à discuter, encore, de tout, de rien. Des palais de glaces qui se dressent dans la nuit sans fin de l'hiver suédois ; de la structure mathématiques des vols de corbeaux ; de nos futurs voyages ; des vertus de Nautilus face à Shyvana dans League of Legends.

De la vie, en somme.

 

Quand la bière fut finie et le cigare écrasé, nous nous regardâmes et, désignant de la tête la porte menant au sauna, Medulli demanda : "On y retourne ?".


On y retourna.

 

 

***

**

*

 

Le lendemain, le réveil fut douloureux, bien trop précoce, mais l'avion nous attendait. Nous n'aurions pas attrapé de trolls, tant pis...


Dans le hall de l'aéroport, nous attendons l'embarquement en discutant (au terme d'un cheminement intellectuel tortueux à base de filles, de jeux, d'ancres, de cafés suédois et de snus) d'un personnage de jeux de rôle intégralement fait de café qui aurait la forme d'une ancre et aborderait les jeunes filles en leur proposant du snus. Mus par un souci didactique, nous illustrons nos propos de forces gestes et grimaces, parlons très forts et rions évidemment beaucoup, en mimant le junkie suédois qui se cale son tabac dans les gencives. Certes, cela ne manque pas d'attirer les regards de passants étonnés.

 

C'est alors que j'avise un charmant bambin blond de huit ou neuf ans, tout au plus, qui, tirant sur le manteau de sa mère et nous montrant du doigts, s'exclame, en son plus beau Früchtfrüh :

 

"Läk, Mama, trololi fransörum !".

 

 

 

 

Published by Ten-Retni - dans Carnet de voyage
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9 octobre 2013 3 09 /10 /octobre /2013 00:03

Enfin : voici l'avant-dernier chapitre de ce journal autofictif de la Suède, dont vous pouvez trouver les épisodes précédents ici.

 

 

 

 

 

 

Soirée (3ème partie) :

 

Tout cela était bel et bien bon, mais il n'était que minuit à peine et, de toute évidence, le bar commençait à se vider. Pour preuve, les quelques jeunes filles que nous abordâmes de notre plus bel accent déclarèrent qu'elles devaient rentrer se coucher " parce qu'il se faisait tard ". Quelle tristesse pour le fier mâle latin que n'effraient pas les nuits les plus blanches de se trouver dans ces tristes contrées où les gens dînent à 18h et se couchent à 23h !

Désabusés par le manque d'ambiance de ce bar décidément trop mainstream, nous sortîmes prendre l'air et chercher les vrais lieux de la vie nocturne stockholmoise. Alors que je devisai avec érudition des vertus de l'édition pc de Diablo I par rapport à son adaptation pour playstation, Bilow nous égara dans les rues de la capitale. Comme je ne manquai pas de lui en faire le bienveillant reproche, il répliqua, fidèle à lui-même : « S'égarer, c'est avoir déjà trouvé la Voie. »

A ces mots, un jeune homme qui nous devançait de quelques mètres se retourna pour nous demander :

— Lao Tseu ?

— French ! Nice to meet you, répondit Bilow en lui tendant la main.

Sans que nous sachions exactement pourquoi (sans doute l'alcool, ou le snus, ou les deux), notre interlocuteur éclata de rire en nous serrant la main, puis nous proposa de le suivre avec ses amis (un autre homme et deux blondes) dans une boîte de métal située non loin. Nous acceptâmes. Il apparut rapidement que les deux blondes étaient en couple avec les deux hommes, mais, comme le dit si souvent Medulli avec cette originalité folle, cette générosité spontanée qui le caractérise : « Bah, nous ne sommes pas jaloux ! »

 

***

 

0h30 : La boîte de métal où nous descendons nous offre un bel aperçu de la vie nocturne suédoise et des différences avec la France. La soirée commence à peine à notre arrivée ; la sono diffuse le dernier tube du moment de la scène heavy metal ; la décoration, sobre, repose sur quelques affiches noires et rouges d'un groupe local nommé "TrollHunter" (la connaissance du Früchtüfrüh de Medulli nous permet d'apprendre que cela veut dire "Chasseur de Trolls" en Français).

Outre les barbes, les tatouages et les piercings (auxquels, blasés, nous ne faisons même plus attention), le milieu se caractérise par son hétérogénéité : de grands trentenaires ou quadragénaires aux cheveux longs et gras, arborant nonchalamment sur leur bide à bière des T-shirt de Black Sabbath, discutent avec des jeunes filles en chemisette-tailleurs blanc et noir, à côté de garçons de 25 ans à peine en costards et cheveux laqués, qui dansent avec des gothiques de quarante ans ou des midinettes en pull-over informes.

Parfaitement à l'aise dans cet ensemble informel, nous nous la jouons à la coule, adossés au comptoir avec une bière locale frappée à l'effigie d'un renne. Depuis cet observatoire, je mate les filles pose mon regard aiguisé d'anthropologue averti sur la faune local ; Medulli tape la discute avec un type fin saoûl qui essaie de lui envoyer des pailles dans l'oeil ; Bilow reluque le blouson "Hell Angels - Stockholm" d'un blond aux cheveux filasses posé deux mètres derrière nous. 

Après ce petit échauffement, nous décidons de nous aventurer sur la piste de danse pour shåker nös bödys selon la formule typique Früchtüfrüh que nous transmet Medulli. L'alcool et la musique aidant, nous nous déhanchons avec grâce au milieu des Suédois ébahis. Sans leur réserve toute protestante, ils se seraient évidemment arrêtés pour admirer notre aisance méridionale, notre prestance naturelle gorgée de soleil, notre sens du rythme appris au biberon du flamenco. Mais on se défaît pas facilement de siècles d'éducation austère ! Pudiques, ils continuent de remuer en faisant comme s'ils ne nous avaient pas vus. Touristes grands seigneurs, soucieux de ne pas heurter cette culture différente mais hospitalière, nous nous retenons de séduire toutes leurs femmes. 

Un peu plus tard dans la soirée, nous ne comptons plus les morceaux qui s'enchaînent ni les bières. Transpirant et heureux, nous participons à la grande messe collective d'ouverture des chakras métalleux : quand retentissent les premières notes de Over the Hill and Far Away — le tube de l'été catégorie vintage  la foule entre en transe, le bar n'est plus que saut, pogo, frénétiques danses pendant lesquelles sont reprises en choeur les paroles qui montent vers la fumée du lieu, au milieu des vapeurs de bières et des mains levées formant le signe des cornes : émouvante offrande aux divinités de la fête, que Bilow commente avec son habituel sens de la formule en hurlant à mon oreille pour se faire entendre : « C'EST TROP DE LA BALLE CETTE BOITE ! »

 

***

 

 

Note de Bilow :

 

Sacré soirée. Y'a pas à dire : ils passaient de la bonne zik. Pas le dernier cri, mais pas besoin : le vieux métal, y'a que ça de vrai. C'était une boîte vraiment...comment dire ? Pas mal ? Ouais, pas mal, clairement. Ambiance foutraque, esprit d'alcool et de rock, avec de la gonzesse qui se décollte et des mecs pas prise de tête, que demander de plus ? Belle blouze que le cuir du motard. C'est fou ça, d'ailleurs, cette liberté : dans quelle boite en France on verra des bikers taper le carton à côté de cadres en assurance ? On se sent en confiance ici. L'avantage de l'étranger, c'est qu'on n'hésite pas à se lâcher. Aucun complexe pour la danse : on y va, on se déchaîne, on n'y pense pas. Faut avouer que... je ne sais pas trop ce qu'ils ont mis dans leur vodka, mais c'est pas de la turbine d'adolechiard. J'ai senti ma tête qui s'est mise à cogner, boom boom : quand Gary Moore a commencé à gueuler sa chanson, y'a eu comme une vague où j'ai plongé, décérébrécélébration générale de la nuit où j'suis allé me mêler à la foule, les filles à droite, à gauche, des piercings, partout, des barbes et des nibards, communion qui jouaille joli mais, dommage ! manque poil de dérapage quoique, je dis ça mais c'est que, pour poli que c'est, ça gueulante joyeux et valdingue comme ça va ! Allez... la boucle Bilow ! laisse monter la musique et bouge et remue dissolution de la conscience tête qui valse, et qui oscille mains over levés the hill s'agitent, les pieds, les pieds qui tressautent et far et way ! et tout le corps qui bondit, mains levés over... the hill ! levés en rythme, over / the hill... andfaraway  !

 

...Brusque moment de lucidité. Au milieu de ce chaos ambiant, dans le renfoncement d'une pièce annexe, je remarque une jeune femme assise, seule, devant son verre presque vide.

 

Seule. Salement seule. ça se voit d'évidence, ça se crie dans toute sa posture, son mutisme. A craindre que ça en devienne limite contagieux. J'ai ressenti son frisson m'hérisser le poil rien qu'à la voir.

 

Qu'est-ce qui a bien pu pousser quelqu'un à aller frotter, comme un bouton qu'on gratte, sa solitude contre les joies bruyantes de la jeunesse en meute ? Attendrait-elle un rencard dont chaque minute de retard rend la venue de plus en plus improbable ? Espére-t-elle se faire inviter ? Peut-être les deux. En tout cas, la dernière hypothèse, au moins. Hypothèse désespérée peut-être, mais la minimale. Hasardeux pari, très moche. Imposer un ultimatum à la solitude, la défier et sortir pour lui dire qu'on est plus fort qu'elle, et qu'on va bien trouver quelqu'un, là, dehors, pour la planter et faire fondre sa sale gueule de glace : très, très mauvaise idée. La pire. Au milieu de gens qui sont pas du genre poteaux où s'appuyer, on ne trouve pas grand chose hormis du vide. Et la solitude vient vous tirer sa plus jolie grimace, alors. 

Qu'est-ce qui a bien pu pousser cette fille à s'asseoir sur cette table isolée dans un coin de cette boîte de nuit payante pour ne rien faire, rien dire, rien danser ni gueuler alors que tous les autres font la fête

 

« Eh, Bilow, ramène-toi, y'a deux filles qui nous ont regardé en souriant, elles sont dans la pièce d'à côté, et ils passent du Alestorm. Viens, on est des pirates ! » Medulli me tend une bière avant de m'entraîner dans la salle d'à côté.

 

On a bien crié du Alestorm comme des putois ; on n'a pas serré les deux belettes ; je n'ai jamais su quelle était l'histoire de cette fille.

 

***

 

Quelle soirée ! Nous voilà dehors, dans la nuit vivifiante de Stockholm à 4h du matin. Bilow est un peu déçu : non seulement il n'est pas parvenu à chopper le cuir du Hell Angels, mais il n'a même pas réussi à déclencher une bonne bagarre. Et il n'a pas pu non plus se saoûler assez pour sombrer dans l'inconscience. C'est que Bilow est notre guide à tous. Bilow n'est pas un touriste : c'est un chaman en voyage initiatique. Les bars, les boites, l'alcools, tout cela ne sont que des expédients pour lui, de vulgaires moyens et non le but. Homme insensé, homme crédule qui croirait ne voir dans nos expériences vespérales que de la fête insouciante ! La musique et l'alcool, et les filles et les danses (« Et les ancres ! » ajoute Medulli dans un rot avant de se faire rabrouer), tout cela, nous explique Bilow tandis que nous avançons en titubant du chef sur la chaussée déserte de la ville, c'est le moyen d'accéder au Supra-Soi. De se découvrir vraiment, d'explorer le monde infini de ses chemins internes, les Milles Voies de sa Conscience et de l"Univers.

Que dire après cela ? Nous cheminons de conserve, taiseux, méditant intensément la profondeur de ces paroles ; il fait presque bon ; les arbres déploient leurs dernières feuilles d'automne au dessus des réverbères ; il n'y a personne à travers les rues obscures et, dans le religieux silence de la nuit, Medulli soudain commence à entonner — rapidement rejoint par Bilow et moi — le début vibrant quoiqu'imbibé de : Fear of the Dark.

 

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17 mai 2013 5 17 /05 /mai /2013 18:07

Jour 10, après-midi : arrivons devant notre hôtel low-cost, faisons le code récupéré sur internet pour tomber sur un escalier en haut duquel une bande de jeunes désoeuvrés se prélasse. Un panneau nous apprend qu'un réceptionniste est présent, tous les jours de 22h à minuit. Pour payer, une borne informatique est à disposition.Devant tant de chaleur humaine, nous décidons de poser nos affaires dans la chambre (un dortoir de 15m² environ, que nous partageons avec un groupe de surfeurs australiens et auquel un second code nous donne accès) pour aller profiter de la ville le plus rapidement possible (c'est-à-dire : tant qu'il fait encore jour, remarque Medulli avec sa sagesse autochtone). 

 

Une fois dehors, le soleil brille de mille feux et nous met de bonne humeur tandis que nous arpentons les bords des canaux / rivières / lacs qui serpentent au milieu de la capitale (à moins que ce ne soit la capitale qui sinue entre les eaux, comment savoir ?). Plein d'entrain, nous nous dirigeons vers le musée du bateau Vasa que nous voyons non loin, de l'autre côté du canal. L'absence de tout pont visible accompagné d'un petit vent vivifiant laissent cependant suggérer à nos pieds quelques futures amputations d'orteils et à Bilow ce bel aphorisme : « Le proche peut être loin et le lointain être proche. Oh, matez la fille qui vient de passer ! »

 

Arrivons au musée à 16h30, c'est-à-dire au moment de la fermeture. Pas rancunier pour deux sous, nous décidons d'y retourner le lendemain et d'aller flâner en attendant dans le cimetière voisin. Medulli aime les cimetières. Presque autant que les ancres nous dit-il, non sans préciser, avec un rire et un lèchement de babine qui nous inquiètent un peu : « mais ce que je préfère, ce sont les cimetières avec des ancres dedans ! »

 

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Une folle après-midi touristique, centre-ville de Stockholm.

 

 

Jour 10, soirée : Après toutes ces émotions, nous choisissons de rentrer à l'hôtel pour nous laver et nous transformer en bêtes du samedi soir. Un rapide coup d'oeil aux tarifs des transports en commun  — l'équivalent de trois euros l'aller simple, et une ablation du foie comme amende en cas de fraude — nous convainc rapidement de la salubrité d'un retour pédestre et vespéral. En recherche d'un endroit où manger typique et pas cher, nous nous rabattons sur un turc accueillant ayant le double avantage d'être voisin de notre hôtel et de proposer un buffet à volonté. Cerise sur le gateau, le snack possède un piano sur lequel un Libanais joue du chopin tandis que, entourés de jeunes, vieux, couples et familles entières d'immigrés, nous engloutissons assez de salade, boulettes de viandes et gâteaux au miel pour boucher instantanément les artères de n'importe quel nutritionniste qui nous verrait à l'oeuvre.

 

 

Jour 10, soirée (2ème partie) : Dix heure. Le réceptionniste est arrivé à l'hôtel, nous pouvons donc, modernes Rois Mages en mission, lui apporter à la file et en grande pompe les oreillers, draps et couvertures qui reposaient dans nos chambre en attendant de nous être facturés contre notre volonté. C'est qu'on ne nous la fait pas, à nous. Allégés de ces considérations matérielles, nous nous mettons en route à la recherche d'un bar.

 

 

Enfin un peu de repos pour le touriste dépaysé : un samedi soir à Stockholm ressemble à s'y méprendre à un samedi soir à Paris. Des jeunes gens bien vêtus mais tardifs font la queue devant des bars bondés ressemblant vaguement à des pubs. A l'intérieur, une foule de jeunes gens bien vêtus arrivés plus tôt s'entassent et discutent de choses diverses sur des fonds de musiques rocks. Seule différence notable : les jeunes Suédois, qui n'ont pas renoncé à leur lointain héritage viking, cultivent un look pirate très tendance. Apprenons ensemble à prendre un look de pirate suédois très tendance !

  — La barbe : Très important. Tout bon Suédois sentant l'hiver arriver (donc à partir de la fin août) doit commencer à se laisser pousser une belle barbe drue pour se protéger du froid et prouver sa virilité.

  — les arts corporels : grosse différence avec la France. En France, les tatouages et les piercings renvoient, au mieux, aux cercles fermés des gotho-punks ; au pire, au monde joyeux des taulards multi-récidivistes. En Suède en revanche, tatouages et piercings sont parfaitement acceptés et l'on verra le caissier du supermarché comme le cadre d'une grosse banque en arborer sans complexe. Nous soupçonnons même la fameuse tête de mort sur deux tibias croisés, un "DEATH AND DESTROY" de bon aloi ou le saint marteau de Thor d'apporter une aide non-négligeable dans les négociations ardues de contrats internationaux, pourvu d'être tatoués en gros sur les phalanges, la nuque ou le crâne rasé (car si le Suédois se laisse pousser la barbe pour lutter contre les températures polaires, il n'a pas autant de considération pour sa chevelure : le bonnet n'a pas été inventé pour les rennes). 

  — le snus : le Suédois se gausse de l'interdiction de fumer : la loi ne les empêche pas d'assouvir leur addiction au snus, cette sorte de pâte au tabac à sucer, qui donne au technicien-conseil-comptabilité du centre de Stockholm un petit air de baroudeur-chiqueur-du-grand-large en même temps que les dents noirs et les gencives trouées.

Résumons : barbe drue + tatouages + anneaux d'oreilles + un petit bout de tabac toujours coincé avec élégance entre la lèvre et la gencive = un néo-pirate à pub irlandais tendance du meilleur ton.

Précisons que la mode connait là-bas ses déclinaisons, la vie nocturne suédoise possédant, comme partout ailleurs, ses différentes tribus. Par exemple :  rajoutez au pirate une chemise à carreau boutonnée jusqu'en haut et des lunettes à montures épaisses, et vous obtenez un hipster. Rajoutez-lui des cheveux longs, vous obtenez un métaleux ; rajoutez-lui un blouson de cuir avec une tête de mort, vous obtenez un Hell's Angels. Rajouter tout cela à la fois sur la même personne n'a été testé qu'une seule fois : sur le capitaine du Vasa. On ne plaisante pas avec la mode.

 

Bref, les Suédois sont des pirates, et nous réussimes subtilement à nous mêler à la foule en volant la barbe de trois clients qui étaient allés vomir dans une ruelle adjacente.

 


 

NB : une rumeur tenace veut que the Pirate Bay tire justement son nom de la Baie de Göteborg, haut lieu de la piraterie moderne où se retrouvent quantité de hipsters suédois en des bars interlopes.

 

 




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4 février 2013 1 04 /02 /février /2013 00:39

 

Jour 8 : Rentrés à Götesborg. Nous nous sommes reposés avant d'aller dîner local (un bon goulasch de derrière les fagots commandé dans un restaurant tchèque typique). Avons projeté d'aller à Stockholm. Medulli s'est montré peu enthousiaste (« Nan mais les gars, c'est que j'ai un partiel dans 5 jours, un dossier à rendre dans 6, et si je rate ça, c'est fini, j'aurais pas de rattrapages. J'aimerais beaucoup, vous savez, ça me fait royalement chier de pas pouvoir venir à Stockholm mais là, non, je dois vraiment bosser. »)

Trois heures, deux bars, six bières et un certain nombre de shots vodka-bonbons mentholés plus tard, nous avons réussi à ramener Medulli à de plus sages considérations (« MAIS OUAIS ! BALEKOUILLES ! ON VA A STOCKHOLM ! JE L'EMMERDE LE PROF ! CA VA ETRE TROP BIEN, OUAIS, ON...» - la fin de phrase nous resta inconnue puisque Medulli dut régurgiter à cet instant précis une partie de l'alcool susmentionné).


Comme disait sûrement Ibn Battûta : il n'est pas de destination à laquelle résiste la tentation du voyageur véritable.


 

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La vodka-bonbon mentholé guidant le peuple

(tableau allégorique, Pseudi-Ibn-Battûta, XXIème siècle, huile sur toile, collection Sabord)

 

 

Jour 9 : avons préparé le week-end à Stockholm, tels de jeunes et fougueux Rastignac modernes prêts à conquérir la capitale suédoise qui, de toute évidence, n'attendait que de succomber à notre exotique charme latin.


Aparté: nous nous enthousiasmons régulièrement depuis le début de notre séjour du prestige mérité dont jouit la race française dans ces nordiques contrées. Il suffit que nous ouvrions la bouche pour exprimer (en anglais bien évidemment, puisque personne – hormis quelques autochtones parait-il – ne parle le Früchtufruh) quelques propos pleins d'esprit sur le temps qu'il fait pour que nos interlocuteurs suédois affichent aussitôt un large sourire et demandent spontanément : «Aow, you're french, isn't it ?». Ah, braves Suédois !

Après avoir un peu réfléchi à la question entre nous, c'est devant le porche gigantesque de l'univerité scientifique de Göteborg que nous avons eu l'illumination. Sous le compas et l'équerre qui forment le blason de l'établissement, nous avisâmes en effet la devise gravée en majestueuses lettres d'or : « AVANCEZ ! ».1

Nous nous remémorâmes aussitôt l'histoire de ce brave Bernadotte, général de Napoléon devenu roi des Suédois. Nul doute que les autochtones reconnaissaient en nous les héritiers de leur souverains et nous manifestaient l'admiration qui nous était dûe. Fort satisfait de ce raisonnement, nous prîmes soin d'afficher un air modeste lorsque les aimables blonds nous demandaient en riant  « Aow, you're French, isn't it ? ». C'est qu'à force, nous commencions à être embarassés. Braves Suédois.

 

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La reddition de la Suède au charme latin.

(tableau allégorique, auteur inconnu, XXIème siècle, huile sur toile, collection Sabord)

 

 

Jour 9 (suite) : avons préparé notre voyage pour Stockholm disais-je. Medulli avait entendu dire qu'une meute de trolls des villes (trololi urbis) avait été aperçue dans les rues de la capitale. Celle-ci étant d'ailleurs située bien plus au nord que Göteborg (100, 150 km au bas mot), la douceur estivale n'y avait plus cours et le vent hivernal nous força à renoncer à veaux, vaches, cochons, tente, hamac ou belle étoile pour trouver un hôtel. Trempés dans les flammes impitoyables de la bulle immobilière parisienne, nous pensions pouvoir trouver ici gite confortable avec lit double à baldaquin et service d'étage compris sans avoir à débourser guère plus que nos sourires et menue monnaie.

Après les rapides recherches d'usages sur internet et fidèles à notre moralité de dénuement toute épicurienne, nous convinmes finalement de nous contenter d'une chambre dortoir low-cost, dans laquelle nous dormirions en nous passant du supplément payant « draps-couverture-oreiller », parce que « Finalement, est-ce qu'on a besoin de ça pour dormir ? Hein, non. Moi, tenez ! quand je faisais du camping dans les Alpes... », comme le résuma Bilow avec philosophie avant que nous l'assomions.

 

 

Jour 10, matin :  Après une bonne nuit de sommeil (sauf pour Medulli, que j'ai vu assis à son bureau devant une cafetière remplie et un livre de structure fractalienne du milieu interstellaire avant de m'endormir du sommeil du juste), nous sommes enfin arrivés dans la capitale de Suède.

Ah ! Vastes espaces de couleurs et d'antiques monuments où coulent, paisibles et lumineuses, les eaux pures du Stockholm Ström ! Ecrin de la civilisation scandinave, creuset de toutes les cultures, fourmilière incandescentes des activités humaines ! Ah, Stockholm !

  Dans le train, tandis que Medulli, les cernes jusqu'au menton, avançait ses révisions de partiels, shooté au café de la gare et isolé du monde extérieur par ses écouteurs diffusant les cris de gorets d'un groupe suédois de néo-punk-death-metal-experimental, je régalais Bilow d'un florilège de cocasses réminiscences de mon expérience amstellodamoise. Je lui vantai la capitale de Hollande, vastes espaces de couleurs et d'antiques monuments où coulent, paisibles et lumineuses, les eaux pures des canaux hollandais ! Je lui racontai également la fois où, en sortant de la gare et ne voyant aucune voiture, je faillis me faire renverser par une horde de cyclistes enragés quoique plus silencieux que le lynx.2

 

En sortant de la gare, avons caressé l'espoir que les stockholmois soient plus semblables à nos parisiens (ou aux cyclistes d'Amsterdam) : peine perdue. Malgré les efforts louables de Bilow qui se jeta comme une furie au milieu de la route, les voitures s'arrêtèrent consciencieusement dix mètres avant lui. Seul un policier nous lança un regard sévère et nous préférâmes nous éclipser rapidement.

 

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La victoire du sommeil sur le charme latin

- connue aussi comme L'allégorie de la structure fractalienne du milieu interstellaire -

(Tableau allégorique, Pseudo-Ibn Battûta, XXIème siècle, huile sur toile, collection Sabord)

 

 

1En Français dans le texte.


2Il oubliait que j'avais été à Amsterdam avec lui. Heureusement que Medulli s'est endormi dix minutes après le départ du train en bavant sur les structures fractaliennes du milieu interstellaires : j'ai pu en profiter pour lui voler ses écouteurs et échapper ainsi aux radotages hollandais. (Note de Bilow)

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22 octobre 2012 1 22 /10 /octobre /2012 17:50

 

 

Jour 7, matin : je rafraîchissais ma page facebook me cultivais intensément sur l'ordinateur de Fanny quand Bilow et Medulli sont venus me voir pour me proposer une sortie. Je leur ai opposé que dehors il pleuvait tout en leur faisant subtilement comprendre que j'étais bien, là, à me cultiver intensément sur l'ordinateur. Ils m'ont répondu que la légitime propriétaire dudit ordinateur allait en avoir besoin pour travailler. J'ai eu soudain la brillante idée de profiter du temps vivifiant qui s'offrait à nous pour nous dégourdir les jambes et l'esprit dans une saine promenade. Medulli et Bilow n'ont pu que s'enthousiasmer.

 

     Nous sommes donc partis pour Vanesborg, ville sise au bord du lac Vänern, au nord de Trollhättan, où se trouvent, parait-il, des trolls encore sauvages. Créatures très farouches, les trolls des marais (dit aussi "troll lacustre", ou Trololi Lacuum) sont dotés d'un sens du camouflage hors du commun. Du reste, le lac Vänern est connu pour avoir inspiré la rédaction du best-seller Sixty Shades Of Greys. En effet, le cadre uniformément gris du lieu aurait fourni le principal matériau des brouillons de cette fan-fiction de Twilight.

 

 

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« Sous un ciel gris comme son soutien-gorge 95D, ce lac aux profondeurs troubles frémissait ainsi que les pensées d'Anastasia. "Oh, que je suis seule et comme j'aimerais qu'il m'arrive quelque chose", pensa Anastasia en contemplant l'immensité terne et humide comme son désir inassouvi. »

 

 

Jour 7, après-midi :  Bilow, Medulli et moi nous baladons tranquillement sous la bruine, le vent et la grisaille uniforme du ciel. Le gris-bleu des eaux forment avec le gris-blanc des cieux et le gris-vert des arbres un ensemble harmonieux qui remplit nos cœurs d'une grande paix intérieure. Nous voyons beaucoup d'ancres (grises) plantées dans les parterres (gris) du bord de lac. Medulli aime beaucoup. Il nous fait part de son rêve d'avoir une de ces maisons typique suédoise construite près d'un lac, au milieu des pins et des érables, où il pourrait se retirer pour tranquillement cultiver ses ancres et regarder passer les trolls.

 

 

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Ancre de Suède (Ancora ankareum) centenaire, dans son milieu naturel.

 

 

     Longeant les flots déchaînés du lac se brisant contre les récifs et les jeunes ancres, nous passons dans les allées jonchées de feuilles mortes, sous les frondaisons jaunies de marronniers ancestraux, et échangeons, inspirés par le temps, des considérations sur la mort et le défi de l'existence. Il nous paraît notamment que le mode facile de Dark Souls est, en ces temps d'affadissement dramatique des jeux vidéos (corrompus par le culte contemporain de la facilité et du laisser aller qui pervertit notre jeunesse), d'une difficulté qui grandit le joueur de par son impossibilité ontologique.

« P***** de b***** de p**** de boss de niveau 1 ! Je suis mort 18 fois avant de réussir à le blesser, ce p****** d'e***** de m**** de fils de p*** ! » commente Medulli en laissant stoïquement échapper quelques pudiques larmes de rage sur mon épaule.

« Perdre à Dark Soul, c'est avoir déjà vaincu. » réplique Bilow, magistral, avec le sens de la concision plein d'énigmatique sagesse dont il nous éblouira régulièrement à l'avenir.

 

     Puis vient 15h, la nuit tombe et la pluie s'intensifie, baignant d'un gris plein de mystère l'horizon brumeux du lac et les bâtiments gris-sombre de la ville. Nous rentrons, non sans jeter un dernier coup d'œil à un couple de troll s'ébattant gaiement dans les eaux grises, ignorants bienheureux de toutes les turpitudes humaines. 


 


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    Un troll lacustre en pleine parade nuptiale.

 


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12 octobre 2012 5 12 /10 /octobre /2012 22:54

 

Jour 1 : sommes arrivés à Göteborg. Il fait gris et il pleut. Heureusement, Medulli possède un ordinateur. Bilow et lui se sont entre-assomés dans leur lutte pour son contrôle. J'ai pu récupérer la machine jusqu'à ce qu'ils se réveillent. Encore une fois, la fourberie l'intelligence triomphe.

 

 

Jour 2 : il pleut toujours. Medulli est content, nous dit qu'il fait beau pour la saison, qu'il n'y a ni vent ni glace. Je lorgne sur son PC mais il doit travailler nous assure-t-il. Je parie qu'il ment mais manque de preuve. Bilow et moi décidons de profiter du temps vivifiant (terme technique dont usent les Bretons) pour aller faire une petite promenade à travers Göteborg. Les automobilistes nous laissent spontanément passer aux passages piétons. C'est louche. Bilow est d'accord avec moi. 


 

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Une belle matinée d'automne en Suède.

 

 

Jour 3 : bénéficions d'une agréable éclaircie (voir photo ci-dessus). Medulli insiste pour nous emmener voir les îles situées au large de Göteborg. Nous cherchons des ruines vikings. Après trois heures de recherche dans la boue, nous nous apercevons que le tas de gravier sur le bord de la route est le monticule funéraire en question. Un panneau est bien dressé à côté mais rédigé uniquement en Früchtufrüh (nom de la langue locale selon Medulli). Nous l'avions pris pour un avertissement de la DDE (« Attention, chute de gravier » ou quelque chose comme ça). Je me disais bien qu'il était bizarre que des graviers puissent chuter dessus lorsqu'on est au sommet d'un promontoire. Détail amusant : les autochtones ne circulent qu'en caddie de golf ou en brouettes. Après 4h d'excursions, l'ordinateur nous manque, nous décidons de rentrer. De toute façon, il est 16h, la nuit tombe et - nous explique Medulli - les trolls marins sont de sortie. (Les trolls marins sont des créatures très furtives dotées d'un sens du camouflages hors normes. J'ai heureusement réussi à en capturer un sur ma pellicule.)  


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Un troll marin en chasse.


 

Jour 4 : week-end. Sommes partis à Trollhättan pour chasser le troll. Sommes hébergés par Fanny, la soeur de Bilow. Medulli nous assure que le nom de la ville signifie « Le Repaire du Troll Terrifiant » en Früchtufruüh, quoique Google Trad nous donne pour résultat : « La petite colline fleurie enchantée ». « Google Trad, c'est de la merde » conclut Medulli, catégorique. Nous, de toute façon, ne comprenons rien et avons envie de quitter de Göteborg. Peut-être qu'à Trollhättan, les automobilistes ne s'arrêteront pas devant les piétons ?

 

 

Jour 5 : les habitants de Trollhättan sont aussi polis que ceux de Göteborg. Bilow et moi réussissons à contenir la montée d'une crise d'angoisse. La même idée nous est venue, non sans frémissements : « peut-être sont-ils TOUS comme ça ? ». Nous refusons pour l'instant d'y croire et décidons de pousser nos investigations plus à fond au cours du séjour. Nous allons nous promener en forêt. J'apprécie l'appel de la nature sauvage, loin de toute civilisation, le calme tranquille de ces lieux séculaires uniquement occupées par des daims farouches et tapissés de mousses jamais piétinées. Certes, les lampadaires le long du chemin goudronné que nous empruntons me dérangent un peu pour prendre des photos mais j'ai bon espoir de les en enlever avant de les vendre au National Geographic.


 

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Forêt primaire à Trollhättan.

 

 

 

Jour 6 : canicule. La chaleur nous écrase (18 degrés selon le thermomètre, 35 selon les habitants), tous les Suédois sont terrés chez eux à crier à la fin du monde. La Domkyrkan de Göteborg célèbre une messe, nous apprend Medulli, qui nous explique que Domkyrkan signifie « Eglise Hospitalière de Notre Dame du Réconfort ». Le Routard de Fanny, lui, la nomme : « Eglise de l'Apocalypse » (tout en précisant que certains puristes préfèrent traduire par « Eglise du Châtiment Impitoyable du Très Haut » et qu'on y peut voir de très belles peintures de la destruction de Sodome et Gomohrre). Medulli est énervé et jette le Routard par la fenêtre. Nous, de toute façon, nous en fichons et sortons en ville profiter de la température estivale. En chemin, croisons un Hell's Angel du chapitre de Vänesborg sur sa moto. Plein de morgue, nous traversons hors du passage cloué en le regardant dans les yeux. Il ralentit, s'arrête cinq mètre devant nous, nous salue en hôtant son casque et nous lance dans un anglais parfait : « What a delicious day, isn't it ? ». Medulli, choqué, nous affirme qu'il n'a jamais vu un Suédois aussi malpoli.

Bilow et moi commençons à avoir le mal du pays. Paris nous manque. 


 

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Loth et sa famille fuyant Sodome.

(fresque de la Domkyrkan, 300 x 200, anonyme, huile sur toile, XVIIème siècle)

 

 

 

 

 

PS : toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait purement, ou plus ou moins, ou un petit peu quand même ou pas franchement fortuite.  Le présent journal est un texte d'autofiction (ouais, ça fait bien ça, "autofiction", intelligent et tout, bien pensé coco) et l'auteur ne saurait se reconnaître dans tout ou partie des comportements de ses protagonistes et des pensées du narrateur.

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9 mars 2012 5 09 /03 /mars /2012 00:11

   Tout commença lorsque le ministre de l'intérieur Henri-Claude Guenon lança une bombe médiatique dans le lac, jusque là paisible1, de la pré-campagne présidentielle.

   Il faut préciser qu'à cette époque, la République était troublée par des relations difficiles avec l'Eglise Catholique en particulier et la religion chrétienne en général (les excommunications massives d'instituteurs refusant d'enseigner le créationnisme faisaient encore frémir toutes les moustaches républicaines, et nombre de messes était toujours célébrée au nom des martyrs de la foi, ceux-là même qui avaient été jetés en prison pour s'être opposés à la soldatesque venue retirer les cloches des églises2). Les propos du ministre firent rejaillir en une éclatante lumière toutes les vieilles peurs, les fantasmes cachés, les rancunes tenaces, toutes les haines jusque là dissimulées sous le masque bonhomme de la tolérance et du pardon. Pendant des semaines, ce ne fut plus, dans le pays entier, qu'un déchaînement de protestations, de pamphlets, de débats, d'insultes, d'arguments sans fondements et de contre-arguments sans raisons.


    Quel était donc le fond de l'affaire ? (me demandera, non sans curiosité ni pertinence, le lecteur averti). Le voici : Guenon visait dans son discours le charmant petit village de Troleaux-L'eau, 9786 habitants, sis au fin fond de l'Ardeyzon, qui jouissait d'une prospérité provocante en ces temps de crise économique grâce à son nombre record de miracles homologués et à ses nombreuses sources dont les eaux – jugées en grande partie responsables desdits miracles - étaient exportées dans tous le pays et même au-delà. Le Ministre affirmait que ces eaux (bues d'une façon ou d'une autre par un nombre non négligeable et même très important de ses concitoyens) étaient bénies à l'insu de tous ou presque selon les dogmes du rite catholique romain. Il rajoutait avoir de bonnes raisons de penser que les sources de Troleaux-L'eau n'étaient pas les seules affectées et que, de fait, ce pouvait être la plus grande part de l'eau consommée sur le territoire qui se trouvait ainsi bénite. Les autorités religieuses crièrent aussitôt à la persécution et le candidat d'opposition s'empressa de condamner avec véhémence un tel discours3. La Présidente du Conseil, Nadja Ibn Assan, commença par se désolidariser de son ministre puis, quelques jours et une réunion de campagne plus tard, revint sur cette position pour le gratifier d'un appui indéfectible, allant même jusqu'à dire (commettant au passage un jeu de mot resté fameux) : "Ce problème de l'eau bénite est la première source de préoccupation des Franciens."


    Les historiens considèrent que c'est véritablement à ce moment que débuta la "Querelle de Troleaux-L'eau". Le Saint Père fulmina une bulle4 rappelant le caractère sacré et inoffensif de la bénédiction de l'eau. Les évangélistes qui, eux, n'étaient pas franchement concernés mais craignaient qu'après l'eau bénite, ce soit leur baptême dans les rivières – d'une propreté parfois douteuse, il était vrai - qui fussent pris pour cible, se joignirent préventivement aux efforts de leurs cousins catholiques dans une grande alliance oecuménique. Les laïcs de combat, qui ne se souvenaient que trop bien des comploteries jésuites et des machinations vendéennes, se demandèrent avec une naïveté feinte pourquoi ce devait être aux non-croyants de se plier à des superstitions dépassées et irrationnelles. Pourquoi – questionnaient-ils ensuite - n'était-ce pas plutôt aux catholiques de se soumettre enfin à l'ordre républicain, en gardant leur bénédiction pour la mare de leur jardin ? Des esprits chagrins accusèrent bien vite Guenon et Ibn Assan de jouer les démagogues et de semer la zizanie pour mieux récolter les bulletins de vote. Les intéressés s'indignèrent de pareilles suppositions et, soucieux d'élever le débat, les membres du gouvernement affinèrent leur propos : le véritable danger de la bénédiction de l'eau était d'ordre hygiénique. En effet, il était à craindre que les curés, en agitant sans retenue leurs mains sales au-dessus du vital fluide, en mêlant par leur prière leurs postillons à l'immaculé liquide, ne vinssent à souiller des eaux destinées à la boisson du plus grand nombre et notamment – on ne devait pas l'oublier trop vite rappelaient les conseillers présidentiels - des jeunes enfants.

     L'argument fit réfléchir. Rapidement, des personnes soucieuses de compromis en vinrent à proposer des solutions : pourquoi les curés ne porteraient-ils pas des masques hygiéniques et des gants stériles avant de procéder aux bénédictions ? Pourquoi le rituel ne serait-il pas organisé avant le passage de l'eau dans les stations d'épuration au chlore ? La dispute froissa les pages des journaux pendant quelques jours encore, avant de lasser l'opinion en dépit des efforts presque désespérés faits par Guenon pour entretenir le débat (songeons à ses paroles à l'emporte-pièce sur le poisson dans les cantines le vendredi midi ou sur la présence d'hostie cachée dans toutes les boulangeries franciennes). Enfin, la Présidente et ses conseillers finirent par s'effacer derrière une proposition placée sous les auspices de la retenue et de la discussion : une commission parlementaire devait être formée pour réfléchir à la question et aux différentes possibilités qui s'offraient. Parmi elles, le gouvernement ne cachait pas sa préférence pour une mesure forte et claire : suggérer aux marchands d'eau d'apposer sur leurs bouteilles la mention "Vraie Eau Bénite de Troleaux-L'eau"5.


     La polémique avait duré quasiment un mois, pendant lequel l'Assemblée avait voté, entre autre chose, un renforcement du fichage de l'ensemble de la population et abandonné une proposition de loi portant sur la tracabilité des aliments dans la restauration.

     Un an après cette pré-campagne parut une étude faite au moment de la polémique. Elle révélait que les eaux de sources aussi bien que celles du robinet étaient contaminées par de nombreux pesticides, dont les seuils légaux avaient été drastiquement relevés sous le gouvernement de Nadja Ibn Assan et de ses ministres.

 

 

1 La scène politique était tout au plus émaillée des déclarations consensuelles et – donc – contradictoire du principal candidat d'opposition, ainsi que de quelques remarques sur les liens d'amitié existant entre un sénateur-maire-milliardaire-marchand d'arme et le candidat des ouvriers, des pauvres, des sans-classes, des oubliés, pourfendeur des injustice et du Grand Capital.

 

2Symboles religieux trop ostentatoirs - le passant ne pouvait guère échapper à leur vue – et musicalement agressifs, les cloches de toutes les bâtiments religieux avaient du être soit retirées, soit immobilisées et cachées à la vue par des moyens adéquats (typiquement: un drap noir).

 

3"J'appelle les ministres à la retenue que leur impose leur devoir dans l'exercice de leur fonction."

 

4Sobrement intitulée : De Aqua.

5Quelques critiques ne purent s'empêcher de faire remarquer que les marchands d'eau, soucieux d'attirer le chaland catholique, n'avait pas attendu le gouvernement pour le faire.

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8 février 2011 2 08 /02 /février /2011 20:34

Il était temps que ce blog renaisse de ses cendres en dépit de toutes ses fausses promesses (tel un phénix politique mitterandien). C'est chose faite, sonnez trompettes, chantez castrats, je suis de retour, guidé par l'appel inexorable de la destinée, et surtout parce que la lecture des "Impressions d'Amériques" de ce sale menteur de Boris Vian (Vian, Boris, Chroniques du menteur, édition 10/18; je ne saurais trop vous en conseiller la lecture) m'ont donné un petit coup de fouet. 

 

Reprenons donc :

 

 

Il y a peu, porté par l'envie de passer mon oisiveté à voir du pays et désireux d'aller mettre mes plumes au chaud parce qu'en ce moment l'hémisphère nord, c'est pas un endroit où mettre un bloggeur dehors, je suis parti pour un pays exotique : la Guyane.

 

J'ai appris trop tard que la Guyane c'était la France, et donc modérément exotique à y tout bien réfléchir (après tout ils ont des plaques d'immatriculations presque comme les nôtres). J'ai rencontré dans l'aéroport Victor Hugo qui essayait de soutirer de l'argent aux touristes en chantant du Enrico Macias (le fameux chanteur suisse). Les vigiles, alertés par le bruit, le mirent dans le premier avion pour l'étranger venu, en l'occurrence la Guyane (eux aussi avaient oublié que la Guyane c'était la France, ils sont benêts).Cela tombait plutôt bien, je n'avais plus de faire-valoir depuis qu'Enak m'avait quitté pour Alix, et le capitaine Haddock (©®™) était beaucoup trop cher pour mes modestes moyens. J'embarquais donc Victor Hugo avec moi.

 

Mes premières impressions de Guyane concernèrent l'avion. 9h, c'est long. Heureusement ils ont beaucoup plus de films que depuis la dernière fois, même si la plupart sont en version française. J'ai collé Hugo devant sans tarder (le bougre s'apprétait à me lire le petit poème de 450 pages d'alexandrins en rimes riches alternées qu'il avait rédigé en attendant l'embarquement). Il a pu regarder les images qui bougeaient, il a été sage.

 

 

 

A l'arrivée, après avoir constaté qu'Air France justifie les tarifs prohibitifs de ses vols en distribuant gratuitement aux voyageurs du vin et du rhum pour qu'ils puissent déjà se coller une cuite de derrière les fagots qu'ils sont pas encore arrivés, nous voilà à l'aéroport de Rochambeau.

Pourvu de mon esprit d'observation qui m'étonnera toujours, je peux constater qu'on ne m'a pas menti sur la marchandise : la Guyane semble foutrement chaude et humide. C'est pas compliqué, en débarquant, j'ai cru qu'il nous avait fait une blague en nous conduisant dans les couloirs d'une piscine. Il faut dire que Hugo s'était shooté au chlore dans les toilettes de l'avion; il est incorrigible.

 

En sortant de l'aéroport, je suis soulagé, il fait meilleur. L'aéroport a bel et bien été construit avec des couloirs de piscine, je me disais bien que tous ces contrôleurs de 12 ans en slip kangourou et bonnets de bain avaient quelque chose d'un peu louche.

 

 

Deuxième remarque : tout cela semble foutrement vert, il y a des arbres partout. Quand on vient de Métropole (comme on dit là-bas pour parler de la France, je n'ai encore trop compris pourquoi : est-ce que les Suisses parlent de métropole pour désigner la France, eux ?), ça a de quoi vous filer le vertige. C'est pas le Luxembourg quoi. Mais je suis vaillant, je ne fais pas montre de mon trouble auprès des autochtones. Heureusement, ils se déplacent essentiellement en voiture là-bas, je peux aspirer avidement quelques bouffées de pot d'échappement, ça soulage.

 

Ils utilisent la voiture dis-je, car en effet, quand il est en ville, le Guyanais n'utilise pas la pirogue. Avec celle que nous avons amené par avion en prévision, nous avons l'air assez con, Hugo et moi. Nous la foutons dans un coin d'eau en nous promettant d'aller la rechercher dès qu'il se mettra à flotter (ce qui ne saurait tarder nous assure-t-on, la saison des pluies n'est pas loin).

 

En attendant, direction la capitale. Nous faisons une visite rapide et passons devant les bâtiments administratifs (construits dans un joli style colonial), la place centrale avec son bar occupé par les "blancs" (qui sirotent leur rhum sur leur terrasse dans un joli style colonial), et enfin la place Victor Schoelcher où l'ami Schoelcher tout de bronze vêtu prend une pose pompière sur son piédestal (dans un joli style colonial). La tête et un bras levé vers les cieux, l'autre bras enserrant d'un geste paternel un brave petit noir musclé et dévêtu, il semble lui dire "Ah, Momo, goûte de tous tes yeux émerveillés l'air, inestimable et pur, de la Liberté, vois ce ciel infini qui t'attend et te murmure les mille promesses de l'avenir ! Et maintenant va faire la vaisselle, elle ne va se faire toute seule." Une statue comme ça, on aurait eu tort de s'en priver (Victor Hugo a trouvé ça très beau, mais son avis ne compte pas, c'est un pote de Schoelcher).

 

ça me fait penser aux vidéos que l'on diffuse lors de la visite du Centre Spatial Guyanais tiens, mais on en parlera une autre fois.

 

 

 

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15 mars 2010 1 15 /03 /mars /2010 18:53

Pop

Voilà, ça c'est juste histoire d'enlever la publicité de mon blog, non mais sans blague, et la sacro-sainte gratuité du net, la pureté revendiquée des espaces d'expressions personnelles, affranchis du diktat du dieu Argent, hein, on en fait quoi ? Encore, si je touchais un modique mais nénmoins substanciel pourcentage sur l'argent récolté à la sueur de mon front et de mon clavier, je dirais pas, mais là franchement, non quoi.

Bon, sur ce, je retourne gland...travailler avec acharnement pour satisfaire la foule de lecteur en délire rendus exsangue par la grève de la faim entamée pour réclamer la reprise de mon blog. Ne t'en fais pas Zerh, ton sacrifice ne sera pas vain, un jour je republierai quelque chose, je te le promet. Tes enfants seront fiers de toi. Si.
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7 novembre 2009 6 07 /11 /novembre /2009 16:10

(Le Moustique narguant le peuple, O.Peterski, 1898, huile sur toile, 365 × 427, Peterski Foundation)



Il est armé, enfin, et l'ennemi ne sait rien de ce qui l'attend, bzzézétant avec son rythme régulier de chasseur en croisière.


L'humain retient son souffle et se concentre. Il sait que le duel se jouera sur la rapidité et sur une bonne dose de chance. Lorsque sa concentration atteint son sommet et que la tension se fait insoutenable, il jaillit hors de son lit, lançant sa main droite vers l'interrupteur du plafonnier tandis que sa main gauche tient son Courrier International aiguisé ! Puis ! Ne se laissant aucun répit, aiguisant son attention et ses yeux de lynx, il scrute les murs de sa chambre à la sobriété d'albâtre pour repérer la petite tâche noire accusatrice de la Bête qui, surprise, se sera posée quelque part !



A partir de là, de deux choses l'une : soit le moustique est visible, soit il ne l'est pas. S'il ne l'est pas, reportez-vous en a); dans le cas contraire, allez en b).


a) L'insecte est invisible. Alors commence une longue nuit où le cerveau exténué finit par sombrer dans un mauvais sommeil agité de rêves de vampires et de bombes insecticides.

b) L'insecte est visible, mais de deux choses l'une : soit il est sur un mur, soit il est au plafond, et s'il est au plafond, de deux choses l'une : soit le plafond est bas, soit il est haut, et s'il est trop haut pour que l'étudiant puisse l'atteindre -malgré ses prévisions-, allez en a) et maudissez l'architecte -ou le concepteur du journal. Si le plafond est bas, ou tout du moins pas suffisamment haut pour que l'étudiant ne puisse l'atteindre à l'aide de son journal -au besoin en s'aidant d'une chaise- alors l'espoir demeure.
Il faut aller lentement, discrètement. Tel le vietcong glissant dans la jungle, il s'avance vers sa proie de manière à ne pas la brusquer, puis, soudain ! avec la vivacité du tennisman rattrapant une balle vicieuse lancée sur le court, son bras guidé par une divine fureur abat, avec force mais précision, son courrier internationale sur la pauvre bête qui ne sait pas encore, sans doute, du haut de son cerveau minuscule, le sombre destin qui l'attend !


Sa terrible tâche exterminatrice terminée, soulagé, il contemple quelques instants la petite tache rouge qui macule son mur et médite sur la terrible précarité d'une existence absurde, qui ne tient parfois qu'à un mur trop blanc, un plafond trop bas, un journal trop gros.
Il va enfin se recoucher, l'esprit serein profitant de ce silence tant attendu.


(La Victoire, O.Peterski, 1899, huile sur toile, 365 × 427, Peterski Foundation)



Un beau jour, après de si nombreuses luttes nocturnes se renouvelant sans cesse, il arrive que l'homme, exaspéré par ce combat déraisonnable, s'exile vers des terres plus froides, moins hostiles, où l'eau n'est pas chaude et le soleil lointain. Adieu moustique, adieu torpeur ! [ référence à Adieu moiteur, adieu torpeur! célèbre roman autofictionnel d'O.Peterski, premier tome de la trilogie Mangue et Passion décrivant son séjour tumultueux sur l'île d'Oléron, ndt ]
Dans le Nord, vers les Flandres par exemple, tout n'est que ordre et beauté, hareng, calme et volupté. Heureux, l'homme s'allonge, souriant à l'idée d'avoir laissé derrière lui, une bonne fois pour toute, l'enfer tropical qui avait si longtemps perturbé ses nuits.



Il git donc, serein, dans sa chambre enténébré,
Attendant le sommeil, oubliant le moustique,
Quand le drame l'étreint : il perçoit affolé
Le vrombissement fatidique de l'ennemi juré.




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